Réglementation complexe, rigidité du droit du travail, fragmentation du marché européen, et une culture de l’entreprenariat moins avancée qu’aux États-Unis sont des obstacles fréquemment cités pour expliquer la rareté des géants technologiques en France par rapport aux États-Unis. Gilles Raveaud, un économiste, ne nie pas ces difficultés. « C’est en partie vrai », admet-il, mais il suggère de porter notre attention sur des aspects encore plus fondamentaux.
Avant de se questionner sur les raisons pour lesquelles une start-up française n’évolue pas en licorne, il est essentiel de se demander où se trouvent les ingénieurs et les chercheurs capables de lancer ou de développer une telle entreprise. « Il y a des écosystèmes d’innovation incroyables ailleurs, de grande envergure. Et les gens sont prêts à déménager. » En d’autres termes, la France excelle dans la formation de talents, mais peine à les retenir.
Un chercheur de renom gagne 32 500 euros brut par an
Cette problématique n’est pas récente. Gilles Raveaud l’observe depuis le début des années 2000, lorsqu’il entame sa thèse et découvre ce que proposent les grandes universités internationales. « Même à cette époque, aspirer à devenir professeur en France était ridicule, tant les conditions de travail et de salaire étaient médiocres. » Il mentionne le cas de Thomas Piketty qui, après avoir enseigné au MIT au milieu des années 90, revient en France où les écarts de rémunération et de conditions de recherche pouvaient atteindre « un facteur de 1 à 10 » comparé aux standards français. Bien que ce soit un exemple historique, il reflète selon lui un problème persistant : les chercheurs français sont désormais sur un marché du travail global.
Les données du CNRS illustrent ce décalage. Un chargé de recherche débute avec un salaire brut mensuel de 2 358 euros, auquel s’ajoute une prime annuelle de 4 200 euros, soit environ 32 500 euros brut par an. Et il ne s’agit pas ici de débutants puisque ces postes nécessitent généralement un doctorat et des publications dans des revues scientifiques de premier plan. « Vous êtes internationalement reconnu, avez 30 ans et commencez avec un salaire de 2 000 euros par mois », résume Gilles Raveaud.
À cela s’ajoute, pour ceux vivant en région parisienne, un coût de logement exorbitant. Face aux salaires et ressources offerts en Suisse, aux États-Unis ou dans certains grands pôles asiatiques, le choix peut s’avérer rapide. « Si vous êtes un jeune prodige de 20 ans, le monde vous appartient. »
Selon l’économiste, il serait judicieux pour la France de suivre de près le parcours de ses diplômés les plus sollicités. Combien de docteurs en intelligence artificielle, en mathématiques ou en physique quittent le pays ? Combien reviennent ? Combien intègrent des laboratoires ou entreprises capables de financer leurs recherches ? Une cartographie précise de ces mouvements permettrait de mieux comprendre l’ampleur de cette fuite des cerveaux, souvent évoquée mais peu documentée.
Trois millions d’étudiants, seulement 1,67 million à l’université
Un autre point faible, selon Gilles Raveaud, réside dans le rôle limité accordé à l’université par rapport aux grandes écoles. « Personne ne s’intéresse à l’université ni à la recherche », affirme-t-il. Pour illustrer, la France compte 3,05 millions d’étudiants en enseignement supérieur pour l’année 2025-2026, dont seulement 1,67 million à l’université. Ces chiffres sont cruciaux alors que l’université a évolué, intégrant stages, alternance et collaborations avec le secteur privé. « On se professionnalise, mais avec des moyens dérisoires », observe-t-il.
Dans le master où il enseigne, il note l’absence de poste dédié à l’insertion professionnelle, aucune ressource n’étant allouée à l’organisation de rencontres avec les entreprises ou à la construction d’un réseau d’anciens étudiants. « Si un tel poste existait, il bénéficierait économiquement à la France et à l’État. » Cela pourrait également contribuer à résoudre le problème de la création de licornes en France, non seulement en finançant les start-ups existantes, mais aussi en favorisant les interactions entre chercheurs, étudiants, entrepreneurs et investisseurs dès les prémices de la création d’entreprise.
L’État, premier client des innovations françaises
Il est également crucial de fournir un marché à ces innovations. Gilles Raveaud se tourne vers les États-Unis pour illustrer comment les commandes militaires ont longtemps stimulé le financement et le développement de nouvelles technologies. « On pense être un pays de fonctionnaires, mais nous sommes un pays d’ingénieurs », insiste-t-il. Sa proposition est d’utiliser plus directement la commande publique pour promouvoir des solutions innovantes dans des domaines tels que la rénovation énergétique, l’adaptation au changement climatique, le traitement des pollutions, la construction et l’agriculture.
L’article intitulé « La France forme des génies pour les autres. » de Gilles Raveaud est publié sur Beaboss.fr, le site dédié aux dirigeants de petites et moyennes entreprises.





